Leçon n° 6
Tableau clinique du con au bureau
Que le con au bureau soit une infection ne doit pas nous faire oublier la kyrielle d’infections dont il souffre. Que les choses soient claires, le con au bureau est un grand malade. Cela ne fait pas de lui un cas désespéré, mais un cas désespérant, tant et si bien que la médecine – et vous en conviendrez – ne s’en ait jamais réellement préoccupé. Selon les psychiatres, enclins pourtant à s’intéresser aux causes perdues d’avance, le con au bureau, loin d’agonir sur le lieu de travail, se sentirait très bien comme il est. De fait, il se pense dispensé d’avoir à être traité. Cette analyse expliquerait l’inefficacité absolue de phrases que l’on peut entendre ici ou là lors de ses crises : « Tu devrais te faire soigner » ; « Vous avez besoin d’un psychiatre, mon vieux… » Clairement, le con au bureau n’en voit aucunement l’intérêt, ignorant qu’il est de la situation catastrophique de son état clinique. Parce que c’est triste, son entourage le plaint alors avec beaucoup de sincérité en l’appelant affectueusement « pauvre con ».
La titrite du bulbe rachidien
Le vrai con au bureau a une certaine propension à marcher sur coussins d’air au sens littéral du terme. Monté en apesanteur, c’est même un véritable hydroglisseur. La titrite du bulbe rachidien, autrement mal nommée tumeur maligne, perturbe gravement son fonctionnement neuronal. Par souci de clarté pour le lecteur et par respect pour la tumeur maligne, j’ai préféré la nommer tumeur conne. Parce que le titre de sa fonction dans l’entreprise lui a littéralement enflé le cerveau, et comme certains font des embolies pulmonaires, le con au bureau, lui, risque ce que je pourrais appeler l’embolie cérébrale. Bien que certains situent cela beaucoup plus bas, en disant, il est vrai un peu crûment, qu’il pète plus haut que son cul.
Réunionite aiguë
Briefing, debriefing, contre-briefing, under-briefing, le con au bureau, et tout particulièrement le con n + 1, a la réunionite aiguë. Chez lui, c’est maladif. Au-delà de sa fameuse réunion hebdomadaire du jeudi matin qui lui donne un sentiment de contrôle en faisant perdre du temps à tout le monde, quand il ne questionne pas connement l’agenda de chacun, il impose ici et là d’autres réunions comme il irait aux toilettes, un peu quand ça lui prend, excepté qu’il ne vous est pas donné le plaisir ultime de tirer la chasse d’eau. La réunion lui permet de trôner (sans jeu de mots fâcheux) et de faire son très fameux et très risible tour de table ! De rappeler que c’est lui le chef : « C’est moi qui organise les réunions, nananananère », de le prouver en arrivant de manière quasi obsessionnelle avec dix minutes de retard lorsqu’il est en avance (dans les cas les plus extrêmes, on nous a rapporté que le con au bureau pouvait organiser des réunions où il ne vient pas) et, surtout, de pratiquer son sport favori : l’humiliation ou la disqualification en public, y compris de ses propres chefs (évidemment absents alors).
Rappelez-vous que sans aucune autorité de compétence, le malheureux est limité à une lamentable et triste autorité de contrôle. L’objet des réunions s’en ressent : vérifier la bonne mise en place de ses projets les plus vaseux, pharaoniques d’inepties, sur lesquels chacun est invité à travailler dans le cadre d’une contribution à sa médiocre gloire. D’où cette fameuse expression qui devrait être inscrite au fronton de beaucoup d’entreprises : Gloire au con !
Comme vous l’avez noté, avec j’en suis sûr beaucoup de perspicacité, je dis « beaucoup d’entreprises » et non pas « toutes les entreprises », car je ne doute pas qu’il puisse exister ici ou là une ou deux belles exceptions – des entreprises qui, en quelque sorte, bénies des dieux, seraient passées entre l’égout des cons au bureau.
Pour revenir à ces réunions, celles-ci sont aussi le moment où il pique de petites colères navrantes mais hautement risibles. Monsieur (ou madame) trépigne, vocifère, bave, menace, tape de son petit poing sur la table. Puisque, bien entendu : « Rien ne va » (là, c’est son impuissance) ; « C’est le bordel » (là, c’est son fantasme) ; « Tout fout le camp » (là, c’est sa réalité). L’imagination de l’ordurier étant au pouvoir, devant les réticences légitimes de chacun à continuer de creuser le puits sans fond de ses idées les plus connes, de nombreuses insultes et sous-entendus agrémentent le tout…
Fort heureusement, car assez régulièrement, après avoir maintes fois essayé le politiquement correct pour l’arrêter dans ses délires, une personne de son entourage craque et, craquant, lui assène ses quatre vérités. Quatre vérités qui peuvent se résumer à un « Arrête tes conneries » bien senti. Il se peut même qu’une porte claque, voire, lorsque c’est champagne, qu’il se prenne une grande claque (au sens propre du terme). Ce qui, par ailleurs et pour le coup, détend vraiment tout le monde. Faut-il pour autant en arriver à ces extrémités ? Si c’est tentant, cela reste évidemment discutable. Si l’attitude est louable, elle est souvent parfaitement inutile puisque, de toute façon, si personne ne le stoppe, excepté le fait de les subir, ses inepties ont l’élégance de s’effondrer d’elles-mêmes.
La partie, cependant, n’est pas gagnée. En effet, loin d’être décontenancé par ce nouvel échec, le con au bureau passe à une autre étape et provoque de nouvelles réunions consacrées à la recherche acharnée de coupables. La question existentielle du con étant : « Mais qui a bien pu faire foirer ma connerie ? » En effet, le con aime à trouver des responsables à ses échecs répétés. Des études prouveraient certainement que ses ancêtres étaient chapeliers (noble métier s’il en est), le con au bureau ayant, de façon plus modeste, en quelque sorte repris le flambeau sans la flamme puisque son truc à lui ne se réduit plus qu’à… faire porter le chapeau.
La jesaistouite est une maladie fréquente chez le con au bureau. Il sait tout sur tout et, ce qu’il ignore, c’est ce dont il pense parler le mieux. C’est un théoricien redoutable, à même de théoriser au pied levé sur tout type de sujet. Ceux-ci pouvant aller de la fusion thermonucléaire par confinement magnétique jusqu’à la nanotechnologie moléculaire dont il vous révèle qu’il en est quasiment l’inventeur. Voulant tout contrôler, il est naturel qu’il veuille et prétende tout savoir. La jesaistouite aiguë entraînant souvent chez le sujet une grande incapacité d’écoute, puisque le jesaistouite parle, parle, parle…
Dans ce curieux monologue d’absurdités, vous en avez été le témoin impuissant, il est bien difficile d’en placer une, à moins, une fois encore, de placer un « Ta gueule ! » dont la radicalité peut le scotcher, au moins de façon momentanée, dans sa logorrhée. Mais, pour l’avoir testé, sachez que rien n’est moins sûr. Le patient atteint de jesaistouite est quasiment inarrêtable, sauf, éventuellement, par un autre patient qui, dans la même salle et au même moment, présenterait les mêmes symptômes. Lancer alors les deux théoriciens émérites sur un débat polémique, comme l’impact sociologique des 35 heures ou l’avenir des ministères en vase clos, peut être l’occasion d’une partie de belle rigolade. Cela vous apportera la preuve, s’il en est encore besoin, que la jesaistouite est une maladie grave qu’il faut prendre avec grand sérieux, c’est-à-dire avec des boules Quies.
Ces crises, à mi-chemin entre le delirium tremens et la bouffée psychotique, se produisent le plus souvent en réunion. Comme le recours préalablement proposé (les boules Quies) manque peut-être de discrétion, il semble plus judicieux – dans tous les cas, beaucoup plus réaliste – de laisser le patient se déverser en pensant à des choses agréables comme des vacances ensoleillées très, mais alors très très éloignées du malade. N’hésitez pas à prévoir des séquences visuelles longues avec massage, bain moussant, bain à bulles, puisque la jesaistouite laisse croire à celui qui en est atteint que c’est un grand orateur, cela peut donc durer fort longtemps.
Son incapacité à déléguer est une constante. Ourdissant des complots à tout va, le con au bureau vit de fait dans une sorte d’éternelle paranoïa. Comme si tout le monde était centré sur la démolition de sa petite personne. On appelle cela, vous vous en doutez, être con-centré. Il nous faut reconnaître à ce sujet qu’il n’a pas complètement tort. Comme il se fait sans cesse des nouveaux amis, ces derniers finissent par être très tentés de lui rendre son affection.
Quoi qu’il en soit, déléguer et faire confiance sont pour le con au bureau deux très gros mots ! S’il délègue, c’est pour mieux reprendre, à tout moment, quand il le veut (surtout quand le projet est abouti) ; quant à accepter de réaliser un travail qui vous est confié par un con de cet acabit, que dire ? Si vous ne pouvez pas faire autrement, il faut partir avec l’idée que c’est un peu comme accepter de faire une course en solitaire avec un équipage daubé. Bref, ça n’a pas de sens, mais vous n’y pouvez rien, plus vous barrez vers la côte, plus la rive s’éloigne. Tout au long de cette étrange traversée, votre travail consistera à ne pas couler en évitant les écueils et les crocs-en-jambe, parce que si la destination est aléatoire, une chose est certaine : dans cette traversée à hauts risques, pour ramer, vous allez ramer !
La rumeurite hallucinogène
Le con hiérarchique est friand de rumeurs. Non pas des rumeurs le concernant, puisqu’elles n’ont rien à voir avec des rumeurs et s’apparentent à des faits navrants, mais plutôt des rumeurs sur les autres, donc sur vous. Probable lecteur assidu de Voici et de Gala, il développe une approche quasi journalistique, c’est-à-dire que les rumeurs, quand elles n’existent pas, il les fabrique.
C’est cela, être atteint de la rumeurite hallucinogène. Si le malade ne sent rien, comme toutes les infections chroniques du con au bureau, elles polluent la vie des autres. Il entend des trucs sur vous tous le temps, un peu modèle Jeanne d’Arc avant l’incendie. C’est à lui tout seul un véritable cabinet dentaire embarqué ou une salle d’attente de médecin, au choix. Les « On m’a dit que » ;
« Il paraîtrait que » ; « Je me suis laissé rapporté que », c’est son truc. C’est gratuit, invérifiable, déstabilisant, et totalement disqualifiant puisque, comme il n’y a pas de faits, on ne peut pas argumenter – genre, j’ai un dossier sur vous mais surtout je ne vous le montre pas.
Vous ne vous en doutiez pas, mais pendant que vous travailliez, on lui a rapporté des tas de choses. « Que votre travail n’avançait pas » ; « Qu’Un-tel n’était pas satisfait de vous » ; « Que beaucoup de personnes se plaignaient… » Bref, des tonnes de commérages de ce on, un salarié fantôme qui pourrait vous faire croire que vous travaillez dans une entreprise type famille recomposée entre, d’un côté, la DGSE et, de l’autre, les RG. Bien sûr, toutes ces amabilités sont balancées avec un air faussement navré – genre, vous comprenez que dans ces conditions je ne puisse vous augmenter – qui appelle une réponse circonstanciée de votre part. Dans ces situations, sachez que se justifier n’a aucun sens. Et puis, se justifier, ce serait déjà admettre. Au contraire, il est judicieux de feindre un étonnement soucieux avec quelques petits mots-clés qui vous permettront de résoudre ce que vous appellerez des malentendus et, si Dieu le veut, de mettre la main au collet de cette nuée de on.
« Qui ? » ; « Où ? » ; « Quand ? » ; « Comment ? », voilà les questions que vous devez poser. Et vous devrez les poser tant que vous n’avez pas de réponse. Là, il faut tenir, ne pas le lâcher. Croyez-moi, c’est hyper efficace. Pris dans la nasse de votre acharnement à remettre un peu d’ordre dans ses piteuses inventions, le con au bureau se trouvera fort dépourvu devant vos questions venues. Pour s’en dépatouiller, il essaiera beaucoup de choses, pour finir, quand il le pourra, par botter en touche. Il peut même oser se la jouer paternaliste protecteur, avec un « N’en parlons plus ! » qui se veut définitif. Ne vous y fiez pas et tenez bon : « Au contraire, parlons-en ! » Lorsqu’il est pris la main dans le pot de confiture, le con au bureau est suffisamment lâche pour jouer les grands seigneurs. Alors, que dalle, on est bien d’accord, on ne lâche rien. Revenez-y : « Qui ? » ; « Où ? » ; « Quand ? » ; « Comment ? »… ; « Qui ? » ; « Où ? » ; « Quand ? » ; « Comment ? »… ; « Qui ? » ; « Où ? » ; « Quand ? » ; « Comment ? »…, autant de fois qu’il sera nécessaire, et de façon, comme je vous l’ai montrée, répétitive : « Qui ? » ; « Où ? » ; « Quand ? » ; « Comment ? »… ; « Qui ? » ; « Où ? » ; « Quand ? » ; « Comment ? »… Bref, remuez la cuillère, étalez la confiture, barbouillez-le, vous le tenez. Et d’ailleurs, c’est bien fait pour sa pomme. Pour parachever l’ensemble, saupoudrez le tout d’un peu de sucre glace. Envoyez un e-mail à son n + 1 à lui. Un e-mail qui reprend point pour point toutes ses accusations sans preuves et son incapacité à répondre ne serait-ce qu’à une seule de vos questions.
Je ne dis pas qu’il ne va pas renaître de ses cendres – la connerie, c’est un peu comme les morts-vivants, cela bouge toujours un peu –, mais, normalement, vous avez gagné quelques semaines de repos bien méritées.
La confrérite frénétique
Aussi surprenant que cela puisse paraître, le con au bureau, et tout précisément le con au bureau en chef, sait reconnaître avec sincérité le talent d’autrui et le récompenser comme il se doit. La confrérite dont il est atteint peut se déclencher lors des grands-messes d’entreprise. Le con prend la parole en tant que chef des cons, puis se livre à un rituel amusant de distribution de médailles. Les heureux et heureuses élus sont nommés, applaudis et remerciés chaleureusement pour leurs apports respectifs à la connerie au bureau.
Vous l’aurez compris, mais peut-être que jusqu’à présent vous ne vous en étiez jamais senti flatté, vous n’êtes bien sûr jamais cité. Entre nous, Dieu vous en préserve, ou Allah, ou Jéhovah, ou n’importe quoi d’à peu près bienveillant puisque vous échappez au défilé d’une brochette de cons, ravi d’avoir été ainsi récompensé. Parce qu’on ne change pas une équipe qui gagne (du moins, jusqu’à ce qu’elle perde), ces cérémonies ubuesques clôturent un cycle d’une année de vacheries diverses et avariées.
La seule bonne nouvelle, c’est que cela fleure bon les vacances. Et puis, cette confrérite n’est pas vraiment alarmante. Le con au bureau, dans sa sagesse venue de nulle part, sait reconnaître ses frères d’armes ; et après ? Bien sûr, la première année, cela fait légèrement froid dans le dos ; la deuxième année, on en sourit timidement ; la troisième année, on en rigole avant et on s’en fout pendant ; la quatrième année, on se surprend (croyant ou non-croyant) à brûler une centaine de cierges pour être sûr de ne pas être cité. Enfin, après cinq ans, si vous continuez à y aller, c’est que vous ne disposez pas d’enregistrement de la première cérémonie, pour rigoler de chez vous, sous votre couette, avec le conjoint ou la conjointe, de votre con préféré.
Le con au bureau, vous l’avez sans doute remarqué, n’a pas de territoire, au sens où il n’a pas de limites. En cela, on pourrait l’apparenter à ces espèces d’animaux volants (autrement appelés oiseaux) qui, incapables de construire des nids, s’empressent de piquer ceux du voisin en bousillant les œufs au passage. Pour faire simple, il se mêle de tout ou, plutôt, il s’emmêle dans tout. Sitôt sorti de son bureau, le malfaisant a une propension à mettre le nez partout. Il veut tout maîtriser, tout voir, tout savoir, tout contrôler. Pour résumer, dès qu’il touche à quelque chose, il se fait l’allié objectif de vos ennemis les plus retors.
Cette dégénérescence territoriale nécessite des rappels à l’ordre réguliers destinés à le ramener dans la petite niche qu’il n’aurait jamais dû quitter. Il faut vous faire une raison, tel le pitbull moyen, il reviendra inlassablement à la charge pour piétiner vos plates-bandes, comme un chienchien vous ramèrerait une baballe. À cela, tous les vétérinaires honnêtes, qui ont tourné le dos à la psychanalyse de ces bestioles, vous le confirmeront, rien ne vaut un bon coup de pied !
Arrivite fayotoïde
Si personne ne sait vraiment où il va, le con au bureau croit le savoir. Il veut arriver. Sa trajectoire incertaine, dans un style « tir d’Ariane » parfaitement loupé, surprend. Pourtant, si vous vous risquez à le lui demander (car engager la conversation avec un con au bureau, comme la montagne même par temps clair, est toujours risqué), lui, il sait où il va. Le con au bureau atteint de la fameuse arrivite fayotoïde, prenant appui sur tous ses travers (de porc !), va tout droit ou, plus exactement, tout en haut. Cette certitude l’a conforté dans sa croyance d’être l’élu. Aussi n’oublie-t-il jamais au saut du lit de réciter la prière universelle des malheureux atteints par ce fléau. Ce qui lui permet, à défaut de ne plus être détestable (ce serait trop beau), de se réconcilier avec lui-même et, ainsi, de faire de lui un con au bureau en parfaite harmonie avec sa connerie.
Mon Dieu, donne-moi la sérénité qu’il faut pour accepter les choses que je ne peux pas changer. Apporte-moi le courage de changer les choses que je ne peux pas accepter.
Et accorde-moi la sagesse qu’il faut pour cacher les corps de ceux que j’aurais dû tuer lâchement parce qu’ils se mettaient très stupidement en travers de mon chemin.
Aide-moi encore à faire attention aux pieds sur lesquels je marche aujourd’hui, car ils peuvent être reliés au cul que j’aurais à lécher demain. Jusqu’à maintenant, mon Dieu, pour cette journée, j’ai bien fait tout comme il faut. Je n’ai pas cancané, je ne me suis pas mis en colère, je n’ai pas péché par gourmandise, je n’ai été ni méchant ni égoïste.
Et pour ça, je suis vraiment content puisque je suis réveillé depuis déjà quatorze secondes. Mais pourtant, mon Dieu, maintenant que je vais sortir du lit, là, je vais vraiment avoir besoin de ton aide.
Amen6.
Beaumarchais, qui finalement n’était pas si con, résumait ainsi la situation :
Médiocre et rampant, on arrive à tout.